Interstices

Le mystère des interstices, ces espaces entre les buildings. On pense aux rues qu'on connaît d'habitude où les immeubles se touchent et construisent une ligne jointive, on trouve ici des bâtisses séparées souvent mais pas toujours par des sortes de zones louches d'apparente indétermination dont la fonction paraît toujours un peu mystérieuse.

Sans doute une bonne part relève-t-elle d'entrées/sorties des flux, y compris humains quand ils ne sont pas "nobles", mais l'explication est peu courte — pourquoi, en particulier, une telle perte d'espace quand par ailleurs, la verticalité semble chercher à gagner du mètre carré dans des zones déjà saturées ?.

Ce qui semble une spécificité de cet ici est sans doute documenté et expliqué de longtemps mais on ne sait pas où ni par qui alors on extrapole, on cherche à comprendre, on reste surtout devant debout fasciné par ce que cela révèle de moins reluisant que les façades éclatantes grimpantes aux cieux — un sentiment difficile à exprimer d'arrière-cour parfois légèrement glauque et sordide visible de tous, étonnamment.

Comments

... de l'Amérique. Des contradictions, des non sens et même parfois des aberrations. On peut se promener avec un flingue dans son 501, mais pas avec sa bouteille de bière (qui elle doit être cachée dans un sac en papier). On a le droit de conduire à 16 ans mais pas de voir une pub de lingerie dans la rue (qui elle sera présentée sous un pull moulant, par ailleurs, bien plus subjectif que ledit objet du délit...).

dbourrion's picture

Bien pour ça qu'ils sont agaçants (mais on les aime bien quand même hein) les américains :)

Emmanuelle Tricoire's picture

je dirais que tu as en tête l'habitat latin, la ville italienne qui est la référence européenne avec les maisons qui se tiennent les unes aux autres et la piazza, alors que la ville anglo-saxonne c'est pas pareil, tu as vu comme les cafés sont tous entourés de leur petite barrière (ça vient en Europe depuis quelques années), pour bien délimiter leur propriété tout autour (comme les petits jardins de la banlieue américaine, copiés ensuite en Europe, avec leur petit jardin et la haie qui sépare chaque jardin).
Autre piste, la construction des gratte-ciel imposait de travailler sur un périmètre alentours (+ ils vont pas se regarder les uns chez les autres jusqu'au 78e étage ce serait dommage, là c'est une question d'échelle de la construction)

dbourrion's picture

L'habitat latin en tête et référence, aucun doute. Ce qui me fascine c'est le côté arrière-cour visible au public.
Pas pensé aux contraintes de la construction — même si je remarque quand même que ce phénomène d'espace vide est visible déjà sur des immeubles bas.

Emmanuelle Tricoire's picture

sur l'habitat traditionnel séparé à l'anglo-saxonne
http://fr.123rf.com/photo_8011356_boite-de-telephone-rouge-traditionnels...

dbourrion's picture

À se demander si cet espace n'est pas aussi celui qui sépare chaque individu dans une logique plus individualiste que les latins et qu'on retrouverait sur les constructions (ok, truc bidon...)

C'est pas bidon, la communauté est plus importante dans le monde catholique latin que dans le monde anglo-saxon que l'individu, même si aujourd'hui c'est moins visible du fait de l'aspiration occidentale à la promotion de l'individu. Les structures mentales collectives, y a pas mieux que l'espace pour les déceler. Renforcées par les structures juridiques (sur le pourtour des constructions il doit y avoir ça). Poussée plus loin tu aboutis au zoning et encore un peu plus loin après LA disons, à la ville ségréguée, Jo'burg, tu parles que ça reflète la logique et la politique...!

Sans doute est-ce là que l'âme se glisse quand le corps ne suit plus.

dbourrion's picture

Pas pensé que ça pouvait servir à ça — sans doute que c'est ça, exactement.

Emmanuelle Tricoire's picture

cet espace, que tu relèves, je suppose qu'il est juridiquement public mais il est bourré de câbles genre mortels et de poubelles et peu accueillant, bref ce n'est pas "la rue", l'espace partagé. Ni un espace privé, espace protégé. Un espace intermédiaire, négatif, répulsif, une annexe de rangement.

premier réflexe : retrouve ma lecture de la nuit avec le libéralisme qui en effet nous a envahi, mais à la réflexion il me semble que le en-commun a été perdu depuis très, très longtemps en Europe

dbourrion's picture

Oui, il se peut que nous nous gargarisions de quelque chose qui n'existe plus depuis longtemps.

Vieil héritage anglo-saxon puritain, des flux et reflux autour des enclosures ? jusqu'aux barbelés sur la prairie!

Il y a une affectation, dans les banlieues huppées de la côte est, à ne pas marquer par une haie, un mur les limites entre parcelles — tout en faisant strictement respecter le 'no trespassing', férocement.

dbourrion's picture

Pas seulement dans les coins huppés — constaté aussi dans des coins largement moins sélect (euphémisme) autour de maisons qu'on penserait juste bonnes à démolir : pas de clôture, mais personne pour passer comme ça de l'autre côté sans y être invité. 

Emmanuelle Tricoire's picture

Encore un vieux mythe, cette histoire de perte de l'être-ensemble, cet âge d'or (je ne sais pas très bien lequel d'ailleurs) n'a jamais existé... en d'autres termes la ville n'a jamais été aussi partagée qu'aujourd'hui, et d'ailleurs c'est Chicago la première qui a lancé en 1980 la remise en état de son centre, le réinvestissement du centre (qui n'était qu'un CBD dans lequel on arrivait en auto par les autoroutes direct au parking sous-sol de l'immeuble, puis ascenseur et hop bureau, depuis sa banlieue à parfois 100 km du centre...) et des rues extrêmement pauvres et délabrées, aménagé le waterfront etc. Les villes européennes ont suivi, les jolis petits centres français réhabilités c'est dans ce mouvement.

C'est peut-être le départ en banlieue des élites (années 60) à quoi vous songez, mais elles sont revenues... et le partage de la gestion de la ville est sans commune mesure avec ce qu'il était avant la 2e guerre mondiale.
Mais c'est comme ce mythe de la violence croissante de la société, c'est sans doute le signe que l'on est plus sensible à (la violence et à) l'être-ensemble...
(il n'y a pas de démocratie, il n'y a que des processus de démocratisation)

Emmanuelle Tricoire's picture

j'étais ravie d'apprendre que vous avez pris une prune pour l'auto, cela signifie qu'ils deviennent draconiens avec les autos et la ville partagée, ça passe par les piétons... .-)